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Prendre soin

le 15/10/2009 par Jean-Luc Charlot
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La dernière livraison de la décidément si unique Revue Internationale des Livres et des Idées, en faisant part de la parution d'un livre de Joan Tronto (Un monde vulnérable. Pour une politique du care) et de la livraison du n°37-38 de la revue Multitudes, permet d'attirer notre attention sur le développement des études sur le « care », le « soin » et le « souci d'autrui ». Certes, une attention un peu flottante pourrait nous conduire à conclure qu'il ne s'agit là, au fond, que de se préoccuper d'activités quotidiennes et banales (et même « sales » pour certaines d'entre elles) : soins aux enfants, aux personnes malades ou en situation de handicap, ménage ou traitement des déchets... Mais plus que cela, en s'interrogeant sur ces activités du quotidien, les théories du « care » réinterrogent nos catégories morales. Elles mettent ainsi en évidence la dimension « bonne » d'un certain type de rapport à l'autre et au monde, comme elles rappellent que la moralité est aussi constituée par une certaine manière d'être affecté par l'autre et d'y porter attention.

Aussi, si prendre soin consiste à réfléchir à une certaine manière d'être affecté par l'autre et d'y porter attention, les enseignements des politiques du « care » pourraient bien nous être fort utiles (à condition que l'on accepte d'opérer ce pas de côté), pour penser les modes de relation au travail qu'une actualité fiévreuse et tragique nous fait apparaître comme particulièrement problématique.

 

Porter attention à l'autre, c'est tenter avant tout de comprendre la situation que l'on partage avec lui. C'est au fond, ce à quoi nous invite Dominique Efros et Yves Schwartz dans un article que publie le n°7 de la Nouvelle Revue de Psychosociologie et intitulé : Résistances, transgressions et transformations : l'impossible invivable dans les situations de travail. La question que se pose sérieusement ces deux auteurs est celle de savoir pourquoi l'on en est venu à se demander quelles sont les raisons pour lesquelles l'être humain « résiste » au changement et semble adopter une attitude « irrationnelle » face à ce qui lui est présenté comme un progrès (pourquoi, par exemple les salariés refusent tel changement de statut, d'organisation du travail ou de technologie sans lesquels les dirigeants de l'entreprise seront conduits à mettre la clé sous la porte ; ou pourquoi les aides-soignantes refusent d'utiliser un lève-personne alors qu'elles savent pertinemment qu'elles risquent des lombalgies ?).

Les auteurs relèvent que les réponses les plus fréquemment apportées à ce problème conduisent à naturaliser le problème : cette « résistance » s'explique par le fait que la nature humaine préfèrerait la stabilité au changement ! La résistance devenant le problème en soi, il faut alors tout faire pour l'éviter ou la résorber. Après avoir déconstruit les fondements d'une certaine rhétorique des experts de l'accompagnement au changement, arqueboutée à cette croyance en la résistance « naturelle » des individus au changement et à leur malléabilité tout aussi naturelle, les auteurs se demandent : « mais à quoi donc résistent les hommes ? ».  Pour le comprendre, sans doute faut-il se rappeler que la moindre relation de travail posera toujours les mêmes questions aux hommes : où suis-je ? Que suis-je et à quoi sert ce que je fais ? Ces débats de soi avec soi, et de soi avec les autres, débats plus ou moins conscientisés, sont constitutifs des « résistances » potentielles que les hommes peuvent exercer dans leur situation de travail afin de reconfigurer leur propre milieu de vie. Et admettre cette dimension « humaine » de toute situation de travail, invite à remettre en chantier nos façons de connaître ce qui est en jeu dans les situations de travail, particulièrement dans des processus de transformation de celles-ci.

On pourra prolonger utilement cette réflexion lors d'une rencontre avec l'ensemble des auteurs de la Revue dont le titre de ce numéro 7 est « La résistance créatrice », le samedi 21 novembre prochain.

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